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Ce fut une bien belle soirée, mardi, au café Mattea… Malgré l’humidité, malgré l’ambiance quelque peu morose ces temps-ci, nous étions peut-être une petite trentaine, réunis autour de la littérature, réunis pour écouter Fabrice Gabriel nous parler de ses deux romans Fuir les forêts et Norfolk.

Impossible de résumer tout ce qui s’est dit là… Je ne peux que vous recommander de filer chez votre libraire le plus proche pour vous procurer ces deux très beaux textes!

Pour prolonger néanmoins le plaisir de cette immersion dans le riche univers de Fabrice Gabriel, je ne résiste pas à l’envie de partager deux images : l’une d’un des tableaux d’Anselm Kiefer évoqué dans Fuir les forêts, l’autre du fameux Blue boy de Gainsborough dont il est question dans Norfolk

ZL GABRIEL Mann im wald

Anselm Kiefer, Mann im Wald

ZL GABRIEL blue_boy

Thomas Gainsborough, Blue boy

Nous avons donc longuement parlé littérature, peinture aussi, et cela peut sembler dérisoire après l’attentat contre Charlie Hebdo et les événements qui ont suivi… et pourtant…

ZL RING poésie rachète toutLiberté d’expression, liberté de la presse, droit à l’humour, à la dérision, mais aussi solidarité, respect de la différence, ouverture d’esprit, générosité… Nous avons beaucoup à perdre… et beaucoup à défendre ! Aujourd’hui, comme beaucoup, nous nous interrogeons : que faire ? comment agir pour défendre les valeurs qui nous sont chères ?

En attendant d’avoir la solution pour répandre abondamment sur la terre amour, paix et harmonie, nous nous proposons de défendre à notre très modeste niveau, mais plus que jamais, la littérature et l’espace qu’elle offre. Espace de fantaisie, espace de réflexion, espace de doute, de consolation, d’expérimentations, de découvertes et d’enthousiasmes, de confrontation aussi… espace de tous les possibles et de l’infini questionnement du monde.

En 1989, si vous vous en souvenez, l’écrivain Salman Rushdie était victime d’une fatwa, la parution de son roman Les Versets sataniques (Satanic Verses) ayant quelque peu déplu à l’ayatollah Khomeyni… Suite à cette menace, l’auteur a dû vivre caché pendant des années et doit, aujourd’hui encore, être constamment sous protection. (Il a publié le récit de ces années de clandestinité sous le titre Joseph Anton, une autobiographie, Plon, 2012). Autant dire qu’il a eu le temps de réfléchir à ce que signifiaient les termes « littérature », « blasphème », « liberté d’expression »… Les textes qu’il a écrits à ce sujet sont on ne peut plus d’actualité. Je pense tout particulièrement à un essai intitulé « Is Nothing Sacred » (1990) publié dans son recueil Imaginary Homelands. Dans ce très beau texte, il propose notamment d’imaginer le monde comme une maison immense et très dense, pleine de gens de toutes sortes, pleine d’activité. La maison n’est pas idéale, il y a toutes sortes de problèmes, mais enfin, c’est là qu’on vit et on fait avec. Et puis, un jour, on découvre dans cette maison, une petite porte donnant sur une pièce a priori parfaitement anodine. Dans cette pièce pourtant, on entend des voix, des voix de toutes sortes et qui ne s’adressent qu’à soi seul. Peu à peu on prend goût à cet endroit à l’écart de l’agitation, on y revient régulièrement. On découvre que beaucoup d’autres habitants de la maison ont également des pièces de ce genre dans lesquelles il se rendent parfois. On réalise aussi que si tout à coup toutes ces pièces disparaissaient, la maison deviendrait alors invivable.

L’auteur conclut ainsi :

« La littérature est ce lieu présent dans chaque société où, dans le secret de nos têtes, nous pouvons entendre des voix parlant de tout et de toutes les manières possibles. S’il est essentiel de préserver cet espace privilégié ce n’est pas parce que les écrivains réclament la liberté absolue de dire et de faire ce qu’ils veulent. C’est parce que, nous tous, lecteurs, écrivains, citoyens, généraux, hommes de Dieu, nous avons besoin de cette petite chambre qui ne paie pas de mine. Nous n’avons pas besoin de la dire sacrée, mais nous devons nous rappeler qu’elle est nécessaire. »

(Salman Rushdie, Imaginary Homelands, trad. ML. Il existe une traduction officielle de ce texte: Patries imaginaires, Christian Bourgois, 1995. Vous pouvez lire l’article en version intégrale en anglais ici.)

Culture lutteEt Charlie dans tout ça ? Charlie était aussi une voix de notre maison un peu folle. Qu’elle nous ait fait rire ou qu’elle nous ait agacés, qu’on l’ait aimée ou qu’on l’ait détestée, qu’elle soit héritière de Rabelais ou bêtement vulgaire, là n’est pas la question… Elle faisait partie de cette profusion de voix absolument nécessaire. Et c’est peut-être cela le vrai combat à mener : préserver la diversité, le multiple, apprendre à entendre aussi les voix divergentes, à les faire résonner, mettre en relation, interroger toujours, ne jamais se satisfaire d’une voix unique, maintenir les idées en mouvement, en circulation.

La littérature est certainement l’un des antidotes aux menaces de la pensée unique. Défendons-la, partageons-la.ZL RING Kamel Daoud

Pour être fidèles à ce beau programme, nous vous proposons donc de nous retrouver le 12 février pour parler du roman de Kamel Daoud, Meursault Contre-enquête (Actes Sud, 2014). C’est un hasard, dans la mesure où cela fait très longtemps que nous avons prévu cette lecture, mais il se trouve que l’auteur qui vit en Algérie est également menacé de mort par des intégristes… Nous aurons donc certainement l’occasion de revenir sur le thème de la liberté d’expression…

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Une réflexion sur “Parler littérature en temps de crise…

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